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  Chroniques du Mont-Gargan  
 Un quartier à l'Est de Rouen - Par Dominique SAMSON 
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  La société du Mont-Gargan  
   
Tout au long de l'année, nous recherchons les occasions de nous retrouver en famille ou entre amis, pour faire la fête. Nous pouvons manger comme Gargantua et faire couler le champagne autant que l’eau de l’Aubette toute proche. Chacun a le droit de festoyer, à la mesure de son porte-monnaie ou de son estomac.
Mais avant la Révolution, ces plaisirs étaient réservés seulement à quelques avantagés, qui en avaient les moyens. Ainsi, en était-il de certains commerçants rouennais qui, à l’occasion de certaines solennités, tenaient de joyeuses réunions.
Comme ils étaient organisés, mais surtout jaloux de leurs privilèges, ils avaient constitué une «Société du Mont-Gargan», pour se réunir plus souvent entre eux. Pour cela, ils avaient établi le lieu de leurs joyeuses agapes dans une grande propriété située sur l’actuelle rue Henry Rivière. Le Mont-Gargan alors n’était pratiquement pas peuplé. On ne risquait pas de gêner les voisins, n’y d’être dérangés par quelques promeneurs indiscrets. La propriété comportait un pavillon aménagé avec soin, une orangerie et une terrasse d’où on pouvait observer en face Saint-Hilaire bordant la riante vallée vers Darnétal. Le parc, avec des allées en lacets montant sur le haut de la colline Sainte-Catherine, offrait d’accueillants ombrages pour digérer en toute quiétude ou pour faire causette.
Le Président de cette pacifique assemblée avait deux adjoints pour l’entretien du mobilier, deux pour la surveillance et l’aménagement du parc, deux autres pour la plus importante des fonctions, l’approvisionnement de la cave et enfin deux pour la perception des droits d’adhésion, qui finançaient les frais de chauffage et d’éclairage. Ces dispositions montrent le souci recherché pour le confort des pensionnaires. Chaque adhérent devait déposer ses «armes parlantes», une cuillère et une fourchette en argent, marquées à son chiffre. Un des articles du règlement intérieur interdisait de consommer dans l’enceinte de la propriété ni cidre, ni bière, mais uniquement des vins fins ou des liqueurs. Mais, très chères lectrice adorées, vous allez bondir. Les femmes n’étaient pas admises en ce lieu. En principe… car des témoins de l’époque disent que sur les arbres du parc, des chiffres entrelacés et des emblèmes témoignaient de doux serments échangés…en pensée seulement ?
Pour se donner bonne conscience, la bonne et honorable «Société du Mont-Gargan» donnait l’aumône aux pauvres de l’Hospice général, de l’Hôtel-Dieu et de la paroisse de Saint-Paul. Il est dit que ses gargantuesques membres ont donné le nom à notre futur quartier, mais est-ce une légende sans fondements ? Que reste-t-il maintenant de ce joyeux repaire de gens qui aimaient la vie et la bonne chair. RIEN. La maison, démolie, a été remplacée par d’autres constructions. Le parc a été ravagé durant l’hiver de 1870. La rue Henry Rivière a remplacé la terrasse et l’allée de tilleuls. Une carrière a mangé ensuite, elle aussi, une partie de la colline. Seul l’écho des rires, avec quelques bonnes chansons gauloises, et le sourd rot de trop lourdes digestions résonne dans la vallée, en réponse au bruit des bouchons de bonne bouteilles qui auront sauté dans l’intimité des foyers du Mont-Gargan, en cette fin d’année 2000.

© Copyright Dominique SAMSON - Janvier 2001

   
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